• Je me suis rendue dans un parc proche de chez moi.
    Il y a là des magnolias qui en mars fleurissent si abondamment que l’on croirait des nuages. Pendant quelques brèves semaines, ils donnent au parc un air féérique. Lorsque je vais les voir, j’essaie de me les imaginer ailleurs : les magnolias sont parmi les arbres les plus anciens. Ils ont côtoyé les dinosaures et ont survécu jusqu’à aujourd’hui.
    Lors de la floraison je ramasse quelques pétales pour les cuisiner car en plus d’être beaux, les magnolias sont bons.

    Je me suis rendue dans un parc proche de chez moi. Les fleurs des magnolias ont fané il y a longtemps et leurs branches sont même désormais nues des larges feuilles vertes. Mais à leurs extrémités, de gros bourgeons duveteux se sont formés, laissant parfois même déjà entrevoir le blanc des futurs pétales.
    J’ai prudemment coupé une petite branche. J’ai dit merci.

    J’ai planté cette branche chez moi, sous mon velux, pour qu’elle voit le ciel.

  • Demain (4 décembre) c’est la Ste Barbe et ce jour est associé avec une tradition de Noël particulière, c’est pourquoi je m’y prends en avance.

    En plus d’être la sainte patronne des pompiers notamment, Ste Barbe est associée au fait de faire germer du blé ou des lentilles. Le symbole est celui du retour promis de la végétation et de la nourriture lorsque le printemps reviendra.
    C’est une tradition ancrée en Provence mais qui trouve des échos ailleurs en France et même en Europe, je vais y revenir

    L’idée est de faire germer du blé ou à défaut des lentilles dans du coton pour décorer la table de Noël ou la crèche.
    On peut le faire dans trois coupelles différentes représentant la sainte Trinité.
    L’année dernière j’avais réussi à faire germer quelques lentilles blondes de chez Carrefour et, Noël passé, je les avais replantées dans le potager. Elles n’avaient pas survécu et heureusement peut-être, car je ne suis pas sûre que mon propriétaire aurait apprécié que des lentilles prennent la place de nos tomates et aubergines !

    Cette année j’essaie une autre version de la tradition de la Ste Barbe, pratiquée en Allemagne et en Autriche. Plutôt que du blé, il est de coutume de couper la branche d’un arbre (fruitier généralement mais surtout dont les fleurs sont précoces) et de la placer dans un vase.
    La chaleur de l’intérieur du foyer et l’aide de l’homme pour trouver la lumière aident la branche à fleurir durant l’Avent, comme un printemps par anticipation.
    La branche servait d’oracle de multiples façons : sa floraison annonçait une année de chance. Plus il y avait de fleurs, plus la récolte serait abondante. Certaines jeunes filles nommaient chaque branche du nom d’un de leurs prétendants : la branche qui fleurissait en premier indiquait le nom du futur mari.

    J’ai coupé une branche de magnolia et une de lilas. J’ai un peu d’espoir pour le magnolia dont la floraison est précoce. Pour le lilas… si un peu de vert surgit des quelques bourgeons ce sera déjà un succès !

    Et si rien ne fleurit, si rien ne promet une année féconde alors tant pis. La jachère est aussi une maturation

  • Tout le temps où j’ai été danseuse/enseignante « professionnelle », c’est-à-dire lorsque c’était mon moyen de subsistance financier, je me suis battue pour prouver que la danse servait à quelque chose. Je n’étais pas la seule : toutes mes autres collègues avaient leurs arguments : réduction des douleurs musculaires, meilleure mobilité articulaire, bien-être mental, préparation ou rééducation de la grossesse. Les arguments étaient infinis. Ils étaient, et sont encore tous vrais. Mais faire de la danse pour ces raisons, c’est passer à côté de l’essentiel. Comme manger des fruits pour les fibres et pas parce que c’est BON et que ça fait plaisir.

    Durant l’année qui s’achève, ma plus grande révélation, c’est que la danse ne sert à rien. Ce ne fut pas une révélation de type « l’argument final qui annule les autres » mais plutôt un déshabillage, une prise de conscience, une mise (enfin) en relation de ce que j’avais pu voir et comprendre dans mes séjours ailleurs.

    La danse ne sert à rien car elle échappe au processus économique. la danse ne produit rien, la danse n’est pas « scalable », elle n’est que rarement vivable économiquement car elle échappe aux règles de la productivité. Elle n’est pas là pour ça. Ce n’est pas une boutique, un business à faire tourner originellement. La danse est une façon d’ETRE et non de faire. C’est une façon d’être au monde, d’être soi-même et les autres en même temps. De se relier aux autres, aux dieux, aux ancêtres et aux générations futures. C’est juste un autre monde, un autre paradigme.

    Nous qui vivons de la danse, nous lui adjoignons ce côté business qui, en quelque sorte, la pervertir en la forçant à devenir un produit utile, vendable, classable aux côtés de la baguette de pain et des baskets Adidas.

    La danse ne sert à rien. Heureusement. Elle n’est pas une nouvelle paire de bottes ou un porte-clés.

    Alors, j’ai voulu que la danse redevienne la danse et j’ai rompu le lien commercial qui m’unissait à elle. la danse ne me sert plus, désormais c’est moi qui la sert.

  • Il reste 24 jours avant Noël mais surtout seulement 24 jours d’obscurité.
    Depuis le 7 novembre le soleil nous a fait rentrer dans la période sombre que l’Europe célébrait autrefois par Samahain/Halloween pour les Celtes et d’autres fêtes similaires selon les peuples et que le Christianisme a transformé en Toussaint. Depuis la lumière et notre humeur n’ont fait que décroître. Les animaux sont partis hiberner, les arbres ont perdu leurs feuilles.

    Mais à partir d’aujourd’hui le compte à rebours du retour de la lumière a commencé ! Le 21 décembre marquera le solstice et quelques jours après la lumière va revenir, d’où le nom Avent (avec un E car cela vient du verbe venir)
    Ce n’est pas un message d’espoir mais un message de confiance car la lumière reviendra, comme chaque année. Il faut être patient. Voyez par vous-même : c’est au moment où les nuits deviennent les plus longues que nous sommes le plus proche de la lumière. Ce n’est pas de la philosophie positive ou du développement personnel. Seulement l’observation de ce grand cycle auquel nous appartenons et où se logent autant de questions que de réponses.

    En attendant Noël et le solstice qui célébreront le retour réel du soleil, nos villes et nos maisons vont se parer de petites lumières qui nous aideront à traverser la fin de la période sombre

    J’ai construit une petit déco de l’Avent bien basique mais personnelle sur laquelle j’ai fixé un bougeoir à allumer chaque dimanche. Un compte à rebours autant qu’une petite célébration de mon jour de congés en cette période chargée à la boulangerie. J’ai aussi ressorti un calendrier de l’Avent confectionné dans un atelier dédié il y a quelques années. En 2025, j’ai garni chaque pochette d’un sachet de tisane et d’un petit mot gentil écrit par mes anciens ou actuels élèves.

  • Et soudain, le froid s’abat

    A y regarder de plus près, les températures ne sont pas encore si basses que ça, mais souvent nous sommes surpris par ces premiers flocons, par le vent qui vient mordre des joues rouges et des doigts que les gants oubliés ne protègent pas

    Le froid vient ralentir les rivières, amènent les petits oiseaux près de nos maisons, à la recherche d’une graine semée, puisque les insectes, eux, ont déjà disparu.

    La vie ralentit mais rien n’est mort. Tout attend, lové dans l’obscurité du monde insensible à l’agitation des hommes qui, sous les lumières artificielles, continuent de s’agiter car c’est le Progrès. Le Progrès aveuglant comme les néons des bureaux, la musique dans les rues et la cohue à la Fnac.

    Microsaisons :

    22-26 nov : premiers flocons

    27 nov – 1er déc : les rivières ralentissent

    2-6 déc : tout est clos, l’hiver s’installe

  • Pour certains le pire mois de l’année. Aucune fête à part celle des morts. Pas encore Noël. Météorologiquement on sait qu’il ne faut plus en attendre grand chose à part une solide déprime saisonnière. On part au travail de nuit, on revient de nuit, sous la pluie ou le froid humide, parfois déjà sous la neige.

    Mais justement.

    Novembre c’est peut-être le seul vrai mois d’obscurité car dès le 30 nov (cette année), ce sera le début de l’Avent et, même si les jours vont encore raccourcir jusqu’au solstice, l’atmosphère va s’éclairer des guirlandes lumineuses dans les rues, de la préparation des cadeaux, du sapin, des visites aux marchés de Noël. On sera en décembre déjà dans l’effervescence du retour de la lumière.

    Novembre devient notre seule chance de vivre l’obscurité, d’éprouver avec les saisons le vide qui verra émerger la lumière, la vie. C’est le moment de prêter attention à cette vie qui ralentit pour mieux repartir et de prendre conscience non pas de son utilité mais de sa nécessité absolue dans le cycle des saisons.

  • Cette semaine j’ai écrit des lettres.

    Mon dernier post sur les réseaux sociaux a été diffusé à une très large audience, sans que je puisse m’expliquer pourquoi. Il y a quelque chose d’ironique à « percer » au moment où l’on part.

    Dans ce post j’évoquais ma nostalgie des lettres manuscrites, des correspondants, de l’attente entre chaque lettre et je proposais de recommencer ce lien.

    Alors cette semaine j’ai écrit des lettres à ces inconnus qui m’ont spontanément confié leurs adresses et par là même leurs nostalgies.

    En traçant les mots avec mon bic quatre couleurs estampillé But, je me suis fait la remarque suivante : là où les réseaux nous poussent à nous distinguer par une esthétique, une palette de couleurs bien étudiée, des polices d’écriture adaptées, n’y a t il pas finalement plus personnel que ces phrases manuscrites ? N’y a t il pas de façon plus directe et en même temps plus complexe de me connaître qu’en parcourant la courbe de mes O, les ligatures des lettres, l’énergie de mes accents ?

    Pourtant il n’y a aucune couleur. Juste une écriture noire sur une feuille blanche. Mais une écriture unique, la mienne.

    Cela m’a fait repenser au stylo plume. J’ai l’impression, confirmée par des amis enseignants, que plus personne n’en utilise. Hier à la Fnac j’ai fini par en dénicher deux exemplaires, hors de prix.

    Moi même je n’en possède plus depuis longtemps. Il y avait pourtant dans ce type de stylo quelque chose de spécifiquement individuel. Vous vous rappelez ? Il fallait « faire » la nouvelle plume à sa main, comme une nouvelle chaussure à son pied. Après quelques jours seulement, le stylo plume faisait corps avec la main qui le tenait. Utiliser le stylo de quelqu’un d’autre était difficile, l’encre ne sortait qu’avec réticence. Encore pire s’il s’agissait du stylo d’un gaucher.

    Le stylo avait une durée de vie, celle des cartouches d’encre qu’on y insérait. Parfois au milieu d’un cours il fallait se lancer dans une grande opération chirurgicale, en tendant l’oreille d’autant plus vers le cours qu’il ne fallait pas cesser de suivre.

    Et il y avait les effaceurs, qui garantissaient presque une copie propre, sans rature, sans baver comme le tipex.

    Tout ceci semble avoir disparu. Une unicité de plus avalée dans la grande normalisation, dans le pratique, dans le jetable comme ce bic But qui vient de rendre l’âme et qu’aucune opération de sauvera de la poubelle.

  • On nous a souvent conseillé dans les moments difficiles de lâcher prise et dieu sait que nous avons essayé. Sincèrement, encore et encore. mais ça ne fonctionne pas.
    Le lâcher-prise c’est LE conseil dans l’air du temps.

    Le problème, c’est que le lâcher-prise n’est pas une action à accomplir, c’est un seuil que l’on atteint, avec le temps.
    Il n’y a aucun effort à fournir pour lâcher-prise, s’y acharner n’engendre que frustration

    Dans la nature, le fruit ne tombe pas de l’arbre lorsqu’il le décide, dans un saut de l’ange héroïque. C’est l’arbre qui le lâche. Et l’arbre le lâche à un moment précis : lorsque sa maturation est terminée.
    Pour que l’arbre lâche son fruit, il a fallu un bourgeon, une fleur, une lente maturation qui amène à ce point de rupture : le fruit tombe.

    Il tombe toujours au bon moment.
    Il tombe au moment où sa maturation est accomplie.

    Au moment où il tombe, le processus n’est pas fini, il ne fait que commencer. car c’est lorsque le fruit tombe, de lui-même que peut enfin commencer la phase suivante, une phase qu’il portait déjà en lui-même : celle du pourrissement.

    Le destin du fruit tombé sera d’être dévoré par des humains ou des animaux. Percé, mordu, coupé ou simplement oublié par terre, il pourra enfin libérer les graines qu’il contient et ensemencer une nouvelle vie.

    Mais tout cela s’inscrit dans un temps, différent pour chaque fruit, différent pour chaque personne. Rien n’est forcé et pourtant tout s’accomplit.

    Nul besoin de s’escrimer à lâcher-prise. Si vous n’avez pas lâché prise c’est peut-être simplement que le bon moment n’est pas encore venu. Il est bien plus intelligent (dans le sens d’une intelligence naturelle) de laisser le cycle suivre son cours, d’observer ce cycle naturel de manière apaisée.
    Car tous les fruits tombent un jour.

  • Le rituel est une porte d’entrée vers une autre temporalité. Ce n’est pas juste « une pause », c’est une rupture avec le temps profane. C’est un moment où l’on ne fait plus partie du monde de l’utile, du faire, du produire. On est dans l’Etre pur, dans un autre paradigme de réalité.

    Ce n’est pas une question de vitesse, mais de nature de temps.
    Ce n’est pas une simple respiration dans le quotidien mais une bascule dans un autre monde.
    Ce n’est pas une optimisation du bien-être mais une expérience du sacré.

    Ainsi la vraie contemplation n’est pas juste « être assis et regarder » ; c’est se laisser absorber et disparaître un peu dans ce qui est plus grand que soi.

    L’idée que le rituel ou le sacré en général seraient forcément calmes, posés, doux, c’est une vision très moderne. Comme si le sacré était une expérience intérieure, silencieuse, méditative.
    Mais historiquement et anthropologiquement c’est faux !

    Les grands moments rituels sont souvent intenses. Je me souviens d’une cérémonie de pleine lune dans un temple à Sanur (Bali) : il y avait énormément de monde, de mouvements, des danses, de la musique, des gens qui circulaient avec des offrandes…
    Mais il n’y a pas besoin d’aller si loin. dans le peu de rituels qu’il nous reste ici, on observe la même effervescence, le même effort, comme pour préparer le repas de Noël ou de Pâques.

    Cet autre temps qu’est le sacré et dont la porte est le rituel n’est pas forcément un temps lent, c’est surtout un temps autre.
    La contemplation n’est pas qu’un silence intérieur, elle peut être un tumulte.
    Ritualiser, ce n’est pas juste ralentir, c’est (se) donner un accès à un ordre supérieur du monde, un ordre cosmique.

    Notre problème ce n’est pas (seulement) qu’on va trop vite, c’est qu’on a aplati l’expérience du monde en se fermant au paradigme autre du temps sacré. On a réduit l’existence à une gestion fluide, continue, horizontale. pas de rupture, pas d’accélération brutale. Tout doit être optimisé, lissé et surtout prévisible.

    Mais vivre vraiment, c’est parfois entrer en transe, se dépasser, être emporté et disparaître un instant dans quelque chose de plus grand.

    Ainsi, peut-être qu’une partie de notre mal-être contemporain ne vient pas du fait que l’on va trop vite, mais qu’on ne change jamais d’état…

  • Les portes de l’église étaient ouvertes. Petit à petit, des personnes prenaient place à l’intérieur. Je reconnaissais certains visages, d’autres pas.
    Nous, les proches, étions rassemblés devant l’église, devant le coffre ouvert du corbillard . Le prêtre et ses assistants se sont brièvement entretenus avec nous. On nous a expliqué la procession qui allait suivre, l’allumage des cierges un peu plus tard pendant la cérémonie. Le portrait de mon grand-père fut confié à son arrière petit-fils tandis que son arrière petite-fille porterait sur un coussin les décorations militaires et nationales que son aïeul avait reçu.
    Le prêtre a recueilli quelques impressions de mon grand-père de la bouche de ma mère, il a exprimé sa tristesse et a eu de nombreux mots compatissants à l’égard des proches réunis. Puis : « Bien, nous allons commencer ».
    Chacun savait ce qu’il avait à faire désormais. Le cercueil a été sorti avec légèreté, les porteurs dignes, un main derrière le dos. Les enfants ont pris la place qu’on leu avait montré, les autres proches ont entouré le cercueil.
    La musique a commencé
    Les gens dans l’église se sont levés.
    1h30 d’un temps hors du temps, 1h30 dont nous sortirons changés, accomplis.

    ***

    Petit à petit les gens se rassemblaient autour de la scène en plein air. Je reconnaissais certains visages, d’autres pas.
    Nous, les danseurs, étions rassemblés à l’arrière de la scène, parfois encore dans la petite loge mise à notre disposition. La technique en place, je circulai de danseur en danseur, vérifiant que les costumes soient bien fixés, que chacun aient vu et compris leur place sur la scène. Nous nous regardions intensément. J’essayai d’avoir un mot d’encouragement pour ceux qui dansent pour la première fois, quelques blagues détendant l’atmosphère. Je donnai ici une épingle à cheveux, tandis qu’une danseuse achevai de fixer mon propre costume. Des accessoires furent échangés, serrés dans des mains fébriles.
    Puis : « Bien, nous allons commencer »
    Les corps se sont tendus comme un cheval qui va s’élancer au galop. Les premiers danseurs se sont mis en place sur la scène.
    La musique a commencé.
    Les visages autour de la scène se sont tournés vers nous
    1h30 d’un temps hors du temps, 1h30 dont nous sortirons changés, accomplis.