Tout le temps où j’ai été danseuse/enseignante « professionnelle », c’est-à-dire lorsque c’était mon moyen de subsistance financier, je me suis battue pour prouver que la danse servait à quelque chose. Je n’étais pas la seule : toutes mes autres collègues avaient leurs arguments : réduction des douleurs musculaires, meilleure mobilité articulaire, bien-être mental, préparation ou rééducation de la grossesse. Les arguments étaient infinis. Ils étaient, et sont encore tous vrais. Mais faire de la danse pour ces raisons, c’est passer à côté de l’essentiel. Comme manger des fruits pour les fibres et pas parce que c’est BON et que ça fait plaisir.
Durant l’année qui s’achève, ma plus grande révélation, c’est que la danse ne sert à rien. Ce ne fut pas une révélation de type « l’argument final qui annule les autres » mais plutôt un déshabillage, une prise de conscience, une mise (enfin) en relation de ce que j’avais pu voir et comprendre dans mes séjours ailleurs.
La danse ne sert à rien car elle échappe au processus économique. la danse ne produit rien, la danse n’est pas « scalable », elle n’est que rarement vivable économiquement car elle échappe aux règles de la productivité. Elle n’est pas là pour ça. Ce n’est pas une boutique, un business à faire tourner originellement. La danse est une façon d’ETRE et non de faire. C’est une façon d’être au monde, d’être soi-même et les autres en même temps. De se relier aux autres, aux dieux, aux ancêtres et aux générations futures. C’est juste un autre monde, un autre paradigme.
Nous qui vivons de la danse, nous lui adjoignons ce côté business qui, en quelque sorte, la pervertir en la forçant à devenir un produit utile, vendable, classable aux côtés de la baguette de pain et des baskets Adidas.
La danse ne sert à rien. Heureusement. Elle n’est pas une nouvelle paire de bottes ou un porte-clés.
Alors, j’ai voulu que la danse redevienne la danse et j’ai rompu le lien commercial qui m’unissait à elle. la danse ne me sert plus, désormais c’est moi qui la sert.
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Il reste 24 jours avant Noël mais surtout seulement 24 jours d’obscurité.
Depuis le 7 novembre le soleil nous a fait rentrer dans la période sombre que l’Europe célébrait autrefois par Samahain/Halloween pour les Celtes et d’autres fêtes similaires selon les peuples et que le Christianisme a transformé en Toussaint. Depuis la lumière et notre humeur n’ont fait que décroître. Les animaux sont partis hiberner, les arbres ont perdu leurs feuilles.
Mais à partir d’aujourd’hui le compte à rebours du retour de la lumière a commencé ! Le 21 décembre marquera le solstice et quelques jours après la lumière va revenir, d’où le nom Avent (avec un E car cela vient du verbe venir)
Ce n’est pas un message d’espoir mais un message de confiance car la lumière reviendra, comme chaque année. Il faut être patient. Voyez par vous-même : c’est au moment où les nuits deviennent les plus longues que nous sommes le plus proche de la lumière. Ce n’est pas de la philosophie positive ou du développement personnel. Seulement l’observation de ce grand cycle auquel nous appartenons et où se logent autant de questions que de réponses.
En attendant Noël et le solstice qui célébreront le retour réel du soleil, nos villes et nos maisons vont se parer de petites lumières qui nous aideront à traverser la fin de la période sombre
J’ai construit une petit déco de l’Avent bien basique mais personnelle sur laquelle j’ai fixé un bougeoir à allumer chaque dimanche. Un compte à rebours autant qu’une petite célébration de mon jour de congés en cette période chargée à la boulangerie. J’ai aussi ressorti un calendrier de l’Avent confectionné dans un atelier dédié il y a quelques années. En 2025, j’ai garni chaque pochette d’un sachet de tisane et d’un petit mot gentil écrit par mes anciens ou actuels élèves. -
Et soudain, le froid s’abat
A y regarder de plus près, les températures ne sont pas encore si basses que ça, mais souvent nous sommes surpris par ces premiers flocons, par le vent qui vient mordre des joues rouges et des doigts que les gants oubliés ne protègent pas
Le froid vient ralentir les rivières, amènent les petits oiseaux près de nos maisons, à la recherche d’une graine semée, puisque les insectes, eux, ont déjà disparu.
La vie ralentit mais rien n’est mort. Tout attend, lové dans l’obscurité du monde insensible à l’agitation des hommes qui, sous les lumières artificielles, continuent de s’agiter car c’est le Progrès. Le Progrès aveuglant comme les néons des bureaux, la musique dans les rues et la cohue à la Fnac.
Microsaisons :
22-26 nov : premiers flocons
27 nov – 1er déc : les rivières ralentissent
2-6 déc : tout est clos, l’hiver s’installe
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Pour certains le pire mois de l’année. Aucune fête à part celle des morts. Pas encore Noël. Météorologiquement on sait qu’il ne faut plus en attendre grand chose à part une solide déprime saisonnière. On part au travail de nuit, on revient de nuit, sous la pluie ou le froid humide, parfois déjà sous la neige.
Mais justement.
Novembre c’est peut-être le seul vrai mois d’obscurité car dès le 30 nov (cette année), ce sera le début de l’Avent et, même si les jours vont encore raccourcir jusqu’au solstice, l’atmosphère va s’éclairer des guirlandes lumineuses dans les rues, de la préparation des cadeaux, du sapin, des visites aux marchés de Noël. On sera en décembre déjà dans l’effervescence du retour de la lumière.
Novembre devient notre seule chance de vivre l’obscurité, d’éprouver avec les saisons le vide qui verra émerger la lumière, la vie. C’est le moment de prêter attention à cette vie qui ralentit pour mieux repartir et de prendre conscience non pas de son utilité mais de sa nécessité absolue dans le cycle des saisons.
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Cette semaine j’ai écrit des lettres.
Mon dernier post sur les réseaux sociaux a été diffusé à une très large audience, sans que je puisse m’expliquer pourquoi. Il y a quelque chose d’ironique à « percer » au moment où l’on part.
Dans ce post j’évoquais ma nostalgie des lettres manuscrites, des correspondants, de l’attente entre chaque lettre et je proposais de recommencer ce lien.
Alors cette semaine j’ai écrit des lettres à ces inconnus qui m’ont spontanément confié leurs adresses et par là même leurs nostalgies.
En traçant les mots avec mon bic quatre couleurs estampillé But, je me suis fait la remarque suivante : là où les réseaux nous poussent à nous distinguer par une esthétique, une palette de couleurs bien étudiée, des polices d’écriture adaptées, n’y a t il pas finalement plus personnel que ces phrases manuscrites ? N’y a t il pas de façon plus directe et en même temps plus complexe de me connaître qu’en parcourant la courbe de mes O, les ligatures des lettres, l’énergie de mes accents ?
Pourtant il n’y a aucune couleur. Juste une écriture noire sur une feuille blanche. Mais une écriture unique, la mienne.
Cela m’a fait repenser au stylo plume. J’ai l’impression, confirmée par des amis enseignants, que plus personne n’en utilise. Hier à la Fnac j’ai fini par en dénicher deux exemplaires, hors de prix.
Moi même je n’en possède plus depuis longtemps. Il y avait pourtant dans ce type de stylo quelque chose de spécifiquement individuel. Vous vous rappelez ? Il fallait « faire » la nouvelle plume à sa main, comme une nouvelle chaussure à son pied. Après quelques jours seulement, le stylo plume faisait corps avec la main qui le tenait. Utiliser le stylo de quelqu’un d’autre était difficile, l’encre ne sortait qu’avec réticence. Encore pire s’il s’agissait du stylo d’un gaucher.
Le stylo avait une durée de vie, celle des cartouches d’encre qu’on y insérait. Parfois au milieu d’un cours il fallait se lancer dans une grande opération chirurgicale, en tendant l’oreille d’autant plus vers le cours qu’il ne fallait pas cesser de suivre.
Et il y avait les effaceurs, qui garantissaient presque une copie propre, sans rature, sans baver comme le tipex.
Tout ceci semble avoir disparu. Une unicité de plus avalée dans la grande normalisation, dans le pratique, dans le jetable comme ce bic But qui vient de rendre l’âme et qu’aucune opération de sauvera de la poubelle.
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On nous a souvent conseillé dans les moments difficiles de lâcher prise et dieu sait que nous avons essayé. Sincèrement, encore et encore. mais ça ne fonctionne pas.
Le lâcher-prise c’est LE conseil dans l’air du temps.
Le problème, c’est que le lâcher-prise n’est pas une action à accomplir, c’est un seuil que l’on atteint, avec le temps.
Il n’y a aucun effort à fournir pour lâcher-prise, s’y acharner n’engendre que frustration
Dans la nature, le fruit ne tombe pas de l’arbre lorsqu’il le décide, dans un saut de l’ange héroïque. C’est l’arbre qui le lâche. Et l’arbre le lâche à un moment précis : lorsque sa maturation est terminée.
Pour que l’arbre lâche son fruit, il a fallu un bourgeon, une fleur, une lente maturation qui amène à ce point de rupture : le fruit tombe.
Il tombe toujours au bon moment.
Il tombe au moment où sa maturation est accomplie.
Au moment où il tombe, le processus n’est pas fini, il ne fait que commencer. car c’est lorsque le fruit tombe, de lui-même que peut enfin commencer la phase suivante, une phase qu’il portait déjà en lui-même : celle du pourrissement.
Le destin du fruit tombé sera d’être dévoré par des humains ou des animaux. Percé, mordu, coupé ou simplement oublié par terre, il pourra enfin libérer les graines qu’il contient et ensemencer une nouvelle vie.
Mais tout cela s’inscrit dans un temps, différent pour chaque fruit, différent pour chaque personne. Rien n’est forcé et pourtant tout s’accomplit.
Nul besoin de s’escrimer à lâcher-prise. Si vous n’avez pas lâché prise c’est peut-être simplement que le bon moment n’est pas encore venu. Il est bien plus intelligent (dans le sens d’une intelligence naturelle) de laisser le cycle suivre son cours, d’observer ce cycle naturel de manière apaisée.
Car tous les fruits tombent un jour. -
Le rituel est une porte d’entrée vers une autre temporalité. Ce n’est pas juste « une pause », c’est une rupture avec le temps profane. C’est un moment où l’on ne fait plus partie du monde de l’utile, du faire, du produire. On est dans l’Etre pur, dans un autre paradigme de réalité.
Ce n’est pas une question de vitesse, mais de nature de temps.
Ce n’est pas une simple respiration dans le quotidien mais une bascule dans un autre monde.
Ce n’est pas une optimisation du bien-être mais une expérience du sacré.
Ainsi la vraie contemplation n’est pas juste « être assis et regarder » ; c’est se laisser absorber et disparaître un peu dans ce qui est plus grand que soi.
L’idée que le rituel ou le sacré en général seraient forcément calmes, posés, doux, c’est une vision très moderne. Comme si le sacré était une expérience intérieure, silencieuse, méditative.
Mais historiquement et anthropologiquement c’est faux !
Les grands moments rituels sont souvent intenses. Je me souviens d’une cérémonie de pleine lune dans un temple à Sanur (Bali) : il y avait énormément de monde, de mouvements, des danses, de la musique, des gens qui circulaient avec des offrandes…
Mais il n’y a pas besoin d’aller si loin. dans le peu de rituels qu’il nous reste ici, on observe la même effervescence, le même effort, comme pour préparer le repas de Noël ou de Pâques.
Cet autre temps qu’est le sacré et dont la porte est le rituel n’est pas forcément un temps lent, c’est surtout un temps autre.
La contemplation n’est pas qu’un silence intérieur, elle peut être un tumulte.
Ritualiser, ce n’est pas juste ralentir, c’est (se) donner un accès à un ordre supérieur du monde, un ordre cosmique.
Notre problème ce n’est pas (seulement) qu’on va trop vite, c’est qu’on a aplati l’expérience du monde en se fermant au paradigme autre du temps sacré. On a réduit l’existence à une gestion fluide, continue, horizontale. pas de rupture, pas d’accélération brutale. Tout doit être optimisé, lissé et surtout prévisible.
Mais vivre vraiment, c’est parfois entrer en transe, se dépasser, être emporté et disparaître un instant dans quelque chose de plus grand.
Ainsi, peut-être qu’une partie de notre mal-être contemporain ne vient pas du fait que l’on va trop vite, mais qu’on ne change jamais d’état… -
Les portes de l’église étaient ouvertes. Petit à petit, des personnes prenaient place à l’intérieur. Je reconnaissais certains visages, d’autres pas.
Nous, les proches, étions rassemblés devant l’église, devant le coffre ouvert du corbillard . Le prêtre et ses assistants se sont brièvement entretenus avec nous. On nous a expliqué la procession qui allait suivre, l’allumage des cierges un peu plus tard pendant la cérémonie. Le portrait de mon grand-père fut confié à son arrière petit-fils tandis que son arrière petite-fille porterait sur un coussin les décorations militaires et nationales que son aïeul avait reçu.
Le prêtre a recueilli quelques impressions de mon grand-père de la bouche de ma mère, il a exprimé sa tristesse et a eu de nombreux mots compatissants à l’égard des proches réunis. Puis : « Bien, nous allons commencer ».
Chacun savait ce qu’il avait à faire désormais. Le cercueil a été sorti avec légèreté, les porteurs dignes, un main derrière le dos. Les enfants ont pris la place qu’on leu avait montré, les autres proches ont entouré le cercueil.
La musique a commencé
Les gens dans l’église se sont levés.
1h30 d’un temps hors du temps, 1h30 dont nous sortirons changés, accomplis.
***Petit à petit les gens se rassemblaient autour de la scène en plein air. Je reconnaissais certains visages, d’autres pas.
Nous, les danseurs, étions rassemblés à l’arrière de la scène, parfois encore dans la petite loge mise à notre disposition. La technique en place, je circulai de danseur en danseur, vérifiant que les costumes soient bien fixés, que chacun aient vu et compris leur place sur la scène. Nous nous regardions intensément. J’essayai d’avoir un mot d’encouragement pour ceux qui dansent pour la première fois, quelques blagues détendant l’atmosphère. Je donnai ici une épingle à cheveux, tandis qu’une danseuse achevai de fixer mon propre costume. Des accessoires furent échangés, serrés dans des mains fébriles.
Puis : « Bien, nous allons commencer »
Les corps se sont tendus comme un cheval qui va s’élancer au galop. Les premiers danseurs se sont mis en place sur la scène.
La musique a commencé.
Les visages autour de la scène se sont tournés vers nous
1h30 d’un temps hors du temps, 1h30 dont nous sortirons changés, accomplis. -

Si l’on demande aux gens ce qu’ils veulent dans la vie, la réponse ressemble souvent à de grands concepts : bonheur, succès, reconnaissance, liberté. mais lorsqu’on leur demande des années plus tard ce dont ils se souviennent, ce sont alors des choses plus simples et concrètes qui apparaissent : un repas, une amitié, un endroit paisible.
La structure de notre société et de notre culture nous donne le sentiment que l’ordinaire est illégitime. On recherche l’exceptionnel, le suprême. L’ordinaire est traité comme quelque chose qu’il faut subir pour atteindre le vrai, le réel.
Les réseaux sociaux, et avant eux la télévision, amplifient cette mise en avant de l’exceptionnel. On y met constamment en valeur le marginal plutôt que l’ordinaire. Les choses de la vie courante sont éliminées, considérées comme un bruit parasite. Ce qui sert de référence, de but, c’est la nouveauté, le privilège.
Il suffit de voir ce qui fait le buzz : le spectacle, l’extrême, l’iconoclasme. Personne ne perce en faisant sa lessive, à moins que ce ne soit couplé à l’invention d’un nouveau procédé spectaculaire (souvent destiné à éliminer ou simplifier l’action).
Et pourtant, faire sa lessive, c’est une grande partie de nos vies.La conséquence c’est que nos vies ordinaires sont constamment dévaluées, rabaissées.
Pourtant, lors de mon voyage autour du monde, si j’ai pu tant apprendre et comprendre des peuples qui m’ont accueillie, c’est précisément parce que j’ai partagé leur ordinaire. Ce savoir, je n’aurai pas pu l’acquérir en faisant le tour des grands monuments, pas même en parcourant un pays sac au dos.
Il m’a fallu manger autre chose, m’habiller autrement et participer à toutes ces choses « inintéressantes » (faire la cuisine, la vaisselle, la lessive, le ménage…) pour commencer à percer l’âmes des peuples qui m’hébergeaient.
Ce n’est pas ce dont parlent les films ou les romans, pourtant c’est ça la vie réelle et c’est là qu’est la substance.Ma vie à New Delhi ou dans la steppe n’avait souvent rien d’extraordinaire. Une fois les premiers chocs culturels absorbés, il restait des trajets, des matinées et des soirées qui se répétaient, des conversations ordinaires qui ne parlaient ni de chamanisme ni de philosophie hindoue (même si elles ont pu exister aussi). Sans parler de toutes ces familles avec lesquelles, pour des raisons linguistiques, je n’ai pu avoir aucune conversation. Je me souviens des heures passées assise sur le tapis d’une petite maison ladakhie où, incapable de suivre la discussion (déjà très fragmentée par de longs silences) il ne se passait rien d’autre qu’une nouvelle tasse de thé au beurre bue en observant le roulement régulier du moulin à prières que tenait dans sa main la petite grand-mère.
Cela n’avait rien d’une épique épopée dans l’HimalayaMais justement : cela m’a appris que la vie n’est pas une suite de highlights avec de l’ennui entre deux. La vie prend forme dans son caractère répétitif, dans les tâches ménagères, dans les petites joies et les petites peurs.
Pourquoi avons nous tant de mal à aimer cet ordinaire ?
Encore une fois, notre économie, réelle et culturelle, met en exergue la rareté. Ce qui est rare a plus de valeur.
Une entreprise qui fait des milliards d’euros, une catastrophe naturelle, un saut à l’élastique c’est rare. La famille, l’éclosion des pâquerettes au printemps, ça n’a rien d’exceptionnel. Leur valeur n’apparaît que lorsque ce quotidien nous est retiré.Si vous avez vécu un deuil vous le savez : ce ne sont pas les moments exceptionnels dont l’absence fait mal. Ce qui manque, ce sont les petites habitudes , les petits-déjeuners ensemble, les conversations insignifiantes, les petits gestes.
Les réseaux sociaux exposent en permanence les extrêmes : des vacances luxueuses, des succès entrepreneuriaux, des esthétiques parfaites et travaillées même pour présenter ce qui se voudrait ordinaire. Personne ne documente sa soupe en brique du soir alors que c’est peut-être la chose la plus vitale et réconfortante de la journée.
L’ordinaire est ressenti comme un échec.Les religions, elles, ont toujours pris l’ordinaire comme socle, en le ritualisant : le pain et le vin chez les Chrétiens, la respiration dans le Bouddhisme. Alors bien sûr, chaque religion a ajouté sa dimension spectaculaire à cet ordinaire mais si ces rituels persistent encore aujourd’hui, c’est parce qu’ils s’appuient sur des choses que tout le monde fait au quotidien et non sur des démonstrations exceptionnelles que seule une élite pourrait s’accaparer. Ces rituels attiraient l’attention sur ces choses ordinaires de la vie : manger, respirer, se laver.
Notre monde moderne est en train de perdre ses rituels. Il nous reste bien les anniversaires et les mariages mais les rituels quotidiens ou hebdomadaires qui créaient une fine architecture temporelle se sont déjà largement affaiblis. En leur absence, nous tentons de réinventer des rituels de substitution à base de mots anglais (journaling, morning routine…) qui reste souvent stériles car détachés de toute cohérence générale, de toute communauté de pensée et de culture.
L’extraordinaire n’est cependant pas à bannir de nos vies mais il faut reconnaître que ses fondations sont les choses ordinaires. Et ce sont précisément ces choses ordinaires qui donnent leur sens à l’extraordinaire.
Chaque découverte scientifique repose sur un travail laborieux en laboratoire
Chaque révolution a émergé de conversations
Chaque cathédrale, chaque temple a été bâti pierre par pierre.
L’ordinaire est la condition de tout le reste.Un jour l’exceptionnel disparaîtra et ce qui restera, ce sera des repas partagés, les blagues de nos amis, la texture de notre pull préféré.
Ces petites choses, ces petites habitudes, c’est aussi cela le sacré. -

J’ai enlevé les derniers pieds de tomates.
Parmi les feuilles jaunies pendaient depuis des semaines les dernières grappes de tomates cerises vertes, toujours vertes malgré les derniers rayons du soleil, comme figées.
C’est la fin du potager.
En démêlant les fils de fer que j’avais tendus en une treille de fortune, je me suis revue il y a quelques mois à peine.
Je revenais de Jardiland les bras chargés de plants, tous étalés autour du petit espace qui sert de potager.
C’était un soir de mai, les jours étaient longs, les soirs déjà chauds. Je revenais de l’école primaire d’un patelin de la région où j’avais passé la journée à enseigner des danses d’Asie à des enfants charmés, mais pas toujours charmants.J’ai creusé les trous à genoux dans la terre, le vieux propriétaire de la maison assis sur une chaise de jardin, pointant sa canne vers les emplacements qu’il jugeait préférable pour nos futures cultures.
J’ai creusé chaque trou, versé de l’eau, du terreau, j’ai déposé chaque plant de mes mains. J’ai mis dans chacun l’espoir des fruits à venir.
Puis la nature a suivi son cours, avec un peu de mon aide. Certains plants ont été dévorés par les escargots, parfois c’était moi le matin qui collectait des escargots en route pour plus de ravages et qui les mettaient à l’écart en les grondant (comme si ça allait changer quelque chose)
J’arrosais les matins et parfois les soirs et petit à petit, les plants ont grandi, les feuilles se sont déployées, les bourgeons ouverts et les premiers fruits sont apparus : des tomates, des poivrons, des aubergines, des concombres sur la treille faite de piquets et fils de fer.Les mois ont passé. Yisha grignotait les mauvaises herbes du potager et je récoltait dans le panier en osier que j’avais tressé en janvier les fruits qui émergeaient. Fascinant de penser que chacun contient tant de graines qui chacune pourrait donner un nouveau plant !
Malgré la répartition de la récolte, mon frigo croulait sous les tomates et ma cuisine était envahi de ces agaçants moucherons qui viennent avec les fruits et le soleil.
Chaque tomate a eu le goût de l’arrosage patient, de la canicule évitée, d’un petit morceau de corde autour d’un tuteur.
C’était bon ! C’était abondant !
Mais tout a une fin. Ce qui croît doit décroître et retourner à la terre.
Quelques aubergines pourries ont été laissées à terre, à la merci des derniers escargots, pour que leurs graines soient éparpillées dans le sol désormais humidifié par la pluie.L’année prochaine il faudra tout recommencer et à nouveau élever des plantes qui viendront peut-être de quelques graines sauvegardées précieusement pour qu’elles passent l’hiver ici avec les humains avant de retourner grandir dans le petit potager.
Epilogue
Un unique plant de courgette avait survécu aux escargots. Pendant l’été il a prospéré tranquillement sous forme de feuilles et fleurs mâles. Mais aucune courgette à l’horizon.
Je l’avais poussé sur le côté pour qu’il vive sa vie sans gêner les tomates et je l’ai un peu oublié.
Les pieds de tomates arrachés, j’ai voulu lui donner l’occasion de courir sur le terrain désormais nu et c’est là que je l’ai vue : le pied de courgette était en fait un pied de citrouille.